Critiques

La fille de Souslov, de Habib Abdulrab Sarori

C’est la guerre atroce que se livrent au Yémen l’Arabie saoudite et les Houthis qui m’aSouslov attiré vers ce roman yéménite : destruction des égouts et des centrales électriques, épidémie de choléra, famine, suicides, enfants qui meurent chaque jour, plus de salaires versés à personne depuis des mois – et impossible de migrer. La situation est tellement complexe qu’on se demande comment la tête de noeud de la Maison-Blanche s’y retrouve, même s’il équipe la Coalition arabe contre la Russie et l’Iran soutenant les Houthis, avec Al-Qaida actif sur le terrain.

L’histoire du Yémen depuis les années 60 n’a rien de serein : république marxiste au Sud et république arabe au Nord, puis réunification en 1990 nourrie d’espoirs de démocratie, le tout accompagné de guerres civiles à répétition, tentatives de sécession, assassinats, coups d’État, corruption, avant et après les mirages du printemps arabe de 2011, révolution transformée en piège par les salafistes.

Voilà ce qu’est devenu l’antique Royaume de Saba, la légendaire « Arabie heureuse », Aden où Rimbaud voulait mourir, comme le rappelle l’auteur. Sarori est un informaticien yéménite qui enseigne en France, où il voyageait déjà jeune avec son amoureuse dans les années 60, alors marxiste enthousiaste qui ne manquait pas une Fête de l’Humanité, si on identifie auteur et narrateur, avant de se tasser vers le centre. Le narrateur perdra sa femme, enceinte, dans l’attentat terroriste au métro Saint-Michel en 1995.

Les événements des 50 dernières années sont évoqués à tour de rôle dans ce roman pourtant bien tranquille, court, écrit dans un style un peu suranné, entrecoupé d’extraits de pages Facebook, où la langue a toujours une résonance poétique et passe parfois carrément à la poésie sur quelques lignes. Le roman est agréable à lire, mais pas du tout dans le genre captivant. Il y a si peu de livres de ce pays traduits en français (6 paraît-il) que l’œuvre est intéressante en soi. Elle nous fait voir, découvrir, sentir le Yémen, toujours devant la toile de fond de l’actualité, mais dans une atmosphère d’intimité. On n’entend pas le bruit et la fureur de la guerre, le pays n’est même pas décrit, tout est comme murmuré.

Les bouleversements qu’a connus le Yémen sont rappelés à travers la liaison torride du narrateur avec la fille de « Souslov », surnom d’un apparatchik à l’époque de la dictature marxiste et qui prendra une royale débarque quand le pays passera de Marx à Allah. Sa fille, c’est autre chose. Beauté absolue que le narrateur aperçoit la 1re fois, adolescente, dans une boutique d’Aden, au milieu des années 70. Vingt ans plus tard, après la mort de sa femme, il est approché par une salafiste, Amat al-Rahman, autre beauté époustouflante, qui vient un jour se dévoiler devant lui à son hôtel : surprise, c’est la fille de Souslov en personne, qu’il n’aurait jamais reconnue. L’ancienne fille de marxiste d’Aden (Sud) cache maintenant son passé derrière un nouveau nom et même un nouvel accent, celui des gens de Sanaa (Nord).

Sanaa 2.jpeg

Une bonne partie du roman raconte comment, devenue une prédicatrice toute-puissante qui organise des manifs de femmes couvertes en noir de la tête aux pieds et scandant dans les rues les bienfaits de la charia, elle rejoint en secret notre héros à son hôtel après les manifs, tombe le niqab et tout le reste, et entre deux séances amoureuses, assise sur le lit, nue, son Mac sur les genoux, envoie ses ordres aux militants via sa page Facebook, où les fils de discussion sont d’agressives séances de prêche. L’heureux amant la rencontrera ainsi 300 fois pendant 12 ans, avant de la quitter pour de bon pendant le printemps yéménite, alors qu’elle reste résolument du côté des islamistes. Entretemps il aura connu le ciel sur terre :

« Amat al-Rahman faisait religieusement l’amour. Elle fermait les yeux la plupart du temps, et murmurait des versets coraniques secrets alors que nos deux solitudes tanguaient à l’unisson … Quiconque ne s’est pas livré aux ébats amoureux avec une salafiste ne connaît pas le sens de la jouissance durable, du plaisir au-delà du plaisir : tremblements et frémissements chaudement enveloppés dans une masse souple de qât imbibée de salive – écume de houri –, porteur de tensions, de surprises. La fine fleur des délices, un abîme de délectations divines. »

On ne va pas lui reprocher de ne pas aimer ses compatriotes. Mais on peut reprocher au livre de finir en queue de poisson. La relation terminée, toutes ses pensées seront pendant quelque temps pour sa femme morte 15 ans plus tôt, jusqu’à ce qu’il rencontre bientôt une Chinoise et s’ouvre dans les dernières lignes à la sagesse orientale.

*

Note. Si le livre vous intéresse, attendez qu’il soit en poche ($ au lieu de $$$). Fraîchement paru, il était introuvable cet été. Les 6 ou 7 plus grosses librairies de Montréal ne l’avaient pas, sauf sur commande spéciale. Il faut dire que nos médias ne parlent pas tellement de ce pays-là, ils ont des préoccupations autrement plus pressantes, municipales, locales, sportives, paroissiales, festivals, chevaliers de Colomb, etc. D’après le libraire du Square, rue Saint-Denis, le roman de Sarori est sans doute passé « entre deux caisses » des responsables des commandes (?). Toujours est-il que je l’ai obtenu d’une petite librairie de Sainte-Thérèse, au nord de Montréal, via leslibraires.ca, excellent service en passant, livraison en 3 jours.

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