Critiques

Les gammes, de Christine Daffe

Bon roman, paru l’automne dernier et passé inaperçu pour des raisons évidentes. C’est Daffeun récit narré tout en douceur, qui obéit à la mécanique d’un bon polar, avec enquêteur, fausses pistes et tout, parce qu’il y a eu tentative de meurtre, bien que le genre ici soit purement accessoire – mais voilà, le sujet est sulfureux : la courte liaison entre une jeune fille de quatorze ans et son prof de musique dans la trentaine, et la reprise de leur relation dix-sept ans plus tard.

À sa parution il ne pouvait pas tomber plus mal, en sens inverse direct de l’actualité, toute occupée par #moiaussi. Peut-être les critiques ont-ils jugé bon de ne pas se mouiller… Sachez pourtant que le « méchant » sera puni, violemment, bien qu’il ne soit pas entièrement « coupable » : les motifs de chacun sont finement explorés. C’est une sorte de Crime et Châtiment suivi d’une Rédemption amoureuse au lieu de spirituelle.

Le roman est ponctué de quelques passages forts, comme cette description de la solitude d’une jeune ado désœuvrée, venue écouter le concert en plein air d’un quatuor à cordes :

« … elle est seule et elle se sent bien devant le kiosque à musique, du moins pour un certain temps avant le concert, ou jusqu’à ce que le public rassemblé commence à exercer son autorité habituelle, comme une seule voix – Tiens-toi droite, ne grimace pas comme ça, et c’est quoi ça, cette manie de mettre un pied sur l’autre, tu salis tes chaussures, etc. Bientôt pour Faustine, qu’il faut croire possédée, la notion même d’amour de la musique devient vague et discutable, et plus personne n’est là pour la musique, tout le monde est là pour participer au spectacle – se tenir droit, se montrer, faire le beau, etc. – et, dans ces circonstances, plus personne n’est à sa place, tout le monde fait semblant. Le ciel s’assombrit, l’éclipse est totale, on n’y comprend rien, on n’a pas la science, on n’a même pas la théologie, la vie, la mort, on s’en fout. Faustine, quatorze ans, est malade et à la dérive ».

C’est donc une histoire peu conventionnelle d’abus sexuel. Le doigté de l’auteure lui permet de décrire avec tact et sensualité la scène intime qui va changer la vie de la jeune fille. Et même de mettre des touches d’humour, comme dans le portrait d’un policier candide, ébloui par la musique qui sort de partout dans le pavillon de musique de l’Université de Montréal, autour duquel se déroule l’action. Elle lance aussi des clins d’œil inattendus. La mère, belge, de Faustine :

« Je lui ai tout donné ! J’ai veillé à ce qu’elle soit bien habillée et bien éduquée. Je me suis battue pour qu’elle puisse aller à l’école anglaise et avoir un meilleur avenir. Et qu’est-ce qu’elle fait, elle ? Elle se range du côté des séparatistes et se contente de petits emplois avec des écrivains et des intellectuels qui ne sont même pas foutus de vendre un livre en France et qui n’arrêtent pas de pester contre les Américains et le reste du Canada ! Une bande de cons, et ma fille les croit ! Et maintenant, juste pour m’emmerder un peu, elle s’en va travailler avec ces idiots de musiciens modernes… »

Les mélomanes sont servis, le récit est rempli à ras bord de musique classique et contemporaine. Plusieurs compositrices notamment sont convoquées (dont la rare Grazyna Bacewicz que je ne connaissais pas).

La précision mathématique de l’auteure fait parfois sourire. J’ai pensé à Knausgaard qui vous listera en détail tout le contenu de l’armoire en-dessous de son évier de cuisine. Christine Daffe, elle, mesure :

– la distance en minutes et en mètres entre l’hôpital où repose la victime et l’Institut d’hôtellerie en face du carré Saint-Louis
– le nombre de pas entre la porte d’un immeuble et une voiture
– la longueur en cm de la table d’un café où dînent les amants, et de l’étui d’un violon
– la taille des personnages
– l’heure exacte de chaque événement
– la numérotation des arguments quand elle les résume, de la séquence des actions et même des pensées, et jusqu’au compte des questions posées par l’enquêteur.

Ça fait partie de son style. Les musiciens, c’est connu, sont des sortes de mathématiciens.

Le roman a beau avoir une forme traditionnelle, le contenu est audacieux et le ton très juste d’un bout à l’autre. Souvent les romans écrits au présent ont quelque chose de limitatif (bien que tout dépende du talent de l’auteur). Mais ici les temps passés auraient dilué l’intensité du récit.

En passant, le portrait vitriolique de la mère est la nième preuve littéraire que Christine Angot se goure quand elle dit que les romanciers doivent avoir de la compassion pour tous leurs personnages (ce principe faux lui a servi à descendre Houellebecq). Il faudrait demander aux filles du père Goriot, à Homais ou à mère Benoîte des Anges si, d’après eux, leurs créateurs éprouvaient de la sympathie à leur endroit.

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