Critiques

Le marabout, d’Ayavi Lake

Lake Le maraboutRoman drôle et léger, souriant, bien branché sur l’actualité, et qui donne l’impression d’avoir été écrit pour provoquer les bons petits soldats de la rectitude ou faire rager n’importe quel souchien identitaire de ne pouvoir en faire du pareil. La narratrice sénégalo-québécoise épingle avec désinvolture les  « immigrants qui n’embauchent que des immigrants » et se vante d’avoir bien joué son rôle de victime noire (« J’ai même un médecin de famille, faut le faire ! »). Rarement la question de l’identité et de l’immigration aura été abordée de façon aussi décomplexée. C’est un vrai festival d’appropriation culturelle, comme on peut en organiser en littérature, mais sans doute nulle part ailleurs. Sa légèreté n’est donc pas dénuée de sérieux.

Sur le conseil d’un sikh, une bourgeoise d’Outremont d’origine saguenéenne, émoustillée par l’exotisme du quartier multiethnique Parc-Extension à Montréal, va y consulter un marabout africain, Bouba, dont les clientes paient le plus souvent en nature. Or Bouba s’est vu conférer par une chamane atikamekw le pouvoir de voler la peau et le sexe d’une personne de son choix, mais seulement deux fois. Après le paiement en question, madame se rend compte avec horreur qu’elle est devenue un homme noir, sauf que sa tignasse rousse a mal subi la transformation et lui donne l’air d’un orang-outang. De son côté, Bouba devenu femme blanche va pouvoir mieux s’intégrer à la société québécoise. Coup de malchance, il a beau aller écouter l’OSM, suivre les séries québécoises, s’inscrire au Parti québécois, lire Normand Baillargeon, se promener dans le Plateau, voir des pièces jouées par des immigrants dans des salles remplies de membres blancs de Québec solidaire… la Blanche n’est plus tendance ; la mode est à la Noire et bientôt à l’Arabe. Mais Bouba a droit à un autre avatar. Il jettera son dévolu sur un policier pure laine, raciste fini, qui achète les beignes par doubles douzaines. Son intégration sera un succès, et il pourra jouer de la matraque contre les « Nèg’ » du quartier, puis devenir directeur de police et bientôt envisager une carrière politique.

La narratrice fait dérouler le Québec culturel en arrière-plan, d’Yves Thériault à Florent Volant en passant par Pauline Julien, Ducharme, le Nous québécois (patiemment désiré) et l’anthropologue Serge Bouchard (qu’elle adore). Des remarques lumineuses surgissent comme des clins d’œil. Assis sur un banc dans un parc, un ancien tirailleur africain raconte sa vie chaque jour devant un attroupement de curieux. Il y en a même qui prennent des notes, et une femme le dessine : « Tous les jours, elle recommence son portrait et tous les jours, elle semble avoir dessiné un homme différent. » Mais certains « messages » sont trop appuyés. La narratrice souhaite que sa fille s’intègre bien. Sa copine l’appelle de son balcon :

« – Tu viens, Lou ? On va faire un bonhomme de neige !
– Non pas aujourd’hui, Johannie, je suis un peu fatiguée.
– On sait bien… ma mère elle dit que pour s’intégrer, les immigrants, ils doivent apprendre à utiliser la neige.
Lou passe son cou par la fenêtre. Johannie attend sa réponse, loin, à l’abri.
J’entends la réplique de ma fille.
– Mange donc d’la marde !
Je souris. Tout ira bien pour Lou, ici. »

Mais ces saynètes disséminées au fil des pages passent quand même assez bien. Ayavi Lake sait aussi raconter en quelques paragraphes le destin d’une adolescente noire de Chibougamau qui atterrit dans Parc-Extension et se prostitue. Ou celui attachant d’une Sahélienne voilée qui a connu Jonquière, Salluit, les pow-wow, les caribous et enseigné dans une réserve atikamekw.

*

Le marabout a donné lieu à quelques critiques saugrenues. Sur un ton méprisant, Christian Desmeules dans Le Devoir a accusé le roman d’être bâclé ; la structure en est pourtant irréprochable. La critique la plus cocasse est celle qui a reproché au Marabout de manquer de « chair » – alors que la chair, il y en a tellement dedans que c’en est presque le personnage principal. Il faut voir l’œuvre comme un commentaire romanesque divertissant, jamais ennuyant, sur la situation de l’immigration au Québec ; mais le lecteur comprendra au second degré que toute cette chair multicolore est bien triste.

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Photo tirée du blogue Une Parisienne à Montréal.
Photographe Miville Tremblay.

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