Critiques

Lockdown, de Guillaume Bourque

Il y a du Douglas Kennedy chez Guillaume Bourque : chaque phrase nous fait avancer d’un pas dans un récit serré, très dense et bien ficelé. On voudrait parfois qu’il ralentisse pour respirer un peu, mais les seules zones d’ombre qu’il ménage sont celles requises par les lois du suspense­. Lockdown est un roman qui a la rapidité d’une nouvelle, genre où l’action doit se dérouler au pas de course, disait Paul Morand : « La nouvelle, c’est une nuit dans un motel américain ; vous recevez des mains du portier les clés du bungalow et du garage ; ensuite self-service. » BourqueIci, on est plutôt dans un hôtel antillais, où séjournent les trois générations d’un clan familial québécois en vacances, tous confinés à leur chambre pendant qu’une enquêteuse cherche à éclaircir la tentative de meurtre qui a été commise pendant la nuit. Bourque n’est pas après l’innovation formelle : il respecte les règles classiques, unités de temps, de lieu, d’action, il a même prévu une chute terrible qui fera écarquiller les yeux du lecteur à la fin.

La rapidité caractérise aussi son style. « Nicolas lui avait demandé de lui passer un livre alors qu’elle mangeait une pomme. Elle prétendit craindre d’abîmer l’ouvrage avec ses doigts collants. Nicolas se leva pour venir le prendre lui-même. Quand il tendit le bras, Sophie le saisit au poignet et dirigea sa main vers sa poitrine. Nicolas demeura interdit pendant que Sophie glissait sur son sein le revers de sa main molle. Elle lui lança : “Ben, touche, nono.” » C’est envoyé à la manière des travaux d’approche entre Candide et Mlle Cunégonde.

Les échanges sont colorés, nets, crus. Une monoparentale de la famille à son beau voisin qu’elle reluque : « J’ai juste une petite question. En fait, j’en aurais une dizaine, mais je vais me contenter d’une : qu’est-ce que tu câlisses ici avec deux mineures ? » Leur réalisme est souligné à plus grands traits encore dans le cas des jeunes : « Tous les policiers pitchent peut-être le monde random dans leurs prisons creepy. » La langue sert toujours de cloison entre les générations, mais Lockdown ne nous fait pas oublier, surtout grâce aux flashbacks qui ponctuent le récit, que ces cloisons ne sont que temporaires. Les flashbacks roulent eux aussi à la vitesse grand V et ont la vertu de ramener des époques emblématiques, comme le rock des années 80 ou le printemps étudiant de 2012.

Beaucoup de sexualité, mise en scène dès la première page avec plus de précision que de sensualité. Comme la langue, tout est réaliste, les scènes sont tantôt dures au point qu’on ne voit plus clairement ce qui est consenti et ce qui ne l’est pas, tantôt tristes quand le courant passe mal, tantôt comiques de gaucherie. Bourque est habile, par exemple, à faire sentir la naïveté sentimentale d’un partenaire à coté de la redoutable impatience de l’autre en-dessous de lui. Il a aussi un sens de l’humour qui n’est pas dans les cordes de Kennedy. Il a dû s’amuser en décrivant le passage d’un groupe de musique à Tout le monde en parle, où même le ton de l’animateur est fidèlement rendu.

L’émission portera à conséquence pour l’un des personnages, un rocker de heavy métal dont la vie a été mise en charpie quand il a vu son frère cadet, qui l’admirait comme un dieu, transformé en légume devant lui dans un accident d’automobile, puis la carrière brisée par son expulsion du groupe. Le type est la fusion d’un lâche qui se défoulera violemment contre sa femme et d’un brave qui n’hésitera pas à se jeter sur des policiers en train d’arrêter son fils. Fils dont il n’est pourtant pas très fier à cause de son identité sexuelle chancelante et qui est affligé d’un problème de santé gênant. Au désespoir de son père, en quelques mois il sera successivement carré rouge, carré vert, puis féministe engagé. Ces passages se dévorent à la grande cuiller. Mais les personnages sont fort nombreux (plus d’une vingtaine) et plusieurs peuvent paraître unidimensionnels, voire stéréotypés par comparaison avec ces deux-là, comme l’oncle amateur de blagues cochonnes ou la silencieuse conjointe peu désirée.

En regardant ces trois familles, on aurait envie de conclure par la fameuse formule : Familles, je vous hais ! tellement la duplicité y règne, inoffensive chez les vieux, inquiétante quand elle couvre des obsessions pédophiles chez les moins vieux. Mais Lockdown ne se réduit pas à un portrait de la condition masculine : le roman brosse un tableau social de plus grande envergure, qui est surtout trop humain. Presque tous les membres du clan, jusqu’aux enfants, sont empêtrés dans leur vie, chacun à sa manière. Une des grands-mères a toujours laissé complaisamment le beau-frère aller assez loin dans ses approches… Une mère force un cousin à avouer honteusement devant les adultes de la famille réunis autour du sapin de Noël un abus sexuel dont tout porte à croire qu’il est innocent, mais elle y tient… Même l’experte enquêteuse dominicaine, rusée comme tout bon limier mais pas plus maligne que le lecteur, se trompera de coupable faute d’une enquête complète. Quelques autres très bons portraits sont tracés en deux ou trois coups de crayon, comme celui de l’animateur du spectacle à l’hôtel, anxieux de réussir sa performance que surveille un évaluateur au fond de la salle, parce qu’il a besoin du cachet pour rapatrier sa femme et son fils exilés en Haïti.

J’aurais aimé que le livre s’intitule Confinement, titre d’ailleurs du plus long chapitre, plutôt que Lockdown, accrocheur mais qui fait blockbuster américain, alors que ce qui ressort avant tout sont les vérités d’un monde de beaux-frères et de belles-sœurs façon actuelle, parents de milléniaux hyper branchés, dont certains traînent eux aussi leur fardeau de problèmes. On est proche par bouts de la comédie de mœurs et, tout au long, d’une véritable comédie dramatique, parce qu’il y a un drame, d’ailleurs assez étourdissant.

5 réflexions au sujet de “Lockdown, de Guillaume Bourque”

  1. je ne sais pas si je saisis bien la pensée de Nicole, voici comment je la reçois : elle trouve admirable la critique de JD, ce qui est également mon avis, mais elle ne semble pas en urgence de lire Lockdown, ce qui est aussi mon cas / c’est comme si la nouvelle littérature québécoise la concernait moins; mais je me trompe sans doute, je projette; j’aime bien cette réflexion de Bret Easton Ellis:  » il y a eu une époque où les films pouvaient exercer une sorte de vaste influence culturelle, tout comme les romans, et les films et les romans ressemblent aujourd’hui à des formes d’art du XXe siècle et pas du XXIe. »

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  2. Vous m’avez bien lu Pierre. Parfois j’aime autant ne pas trop en dire. La critique de JD est excellente, puisque j’y a vu et presque entendu ce nouveau langage et ce nouveau discours qui parfois , soyons honnête, m’agresse un peu. Je pense alors à la réaction des « vieux » après les premières lectures du « joual » de Michel Tremblay, alors je me tais, pour ne pas passer pour réactionnaires. Je n’en pense pas moins.

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