Critique

Les villes de papier, de Dominique Fortier

Dominique Fortier 3

J’ai longé plusieurs fois le présentoir très fourni de la librairie où je m’étais arrêté, à Rimouski, avant de repérer ce livre si discret dans l’édition Alto. Objet de curiosité qu’on aurait dit qu’on pouvait déplier comme un origami, pour en faire surgir des villes, peut-être des poèmes cachés comme dans une cocotte de papier. La soigneuse page d’herbier qui orne la couverture évoquait déjà une sensibilité aux aguets.

À l’intérieur on découvre une Emily Dickinson attentive presque sensuellement au monde à la portée de son regard : son jardin, un nid de brindilles, l’érable devant sa fenêtre, le blanc immaculé de ses robes, effacés à l’occasion par la voix inopportune d’un visiteur au rez-de-chaussée. Cette femme qui finira par se cloîtrer dans sa chambre, ne voulant plus voir personne sauf ses proches, Les villes de papier ne la présente pas comme une recluse attendant d’être délivrée par quelque expert en psychose (la légende a d’ailleurs exagéré sa réclusion), mais comme une écrivaine qui a donné sa vie à la poésie, sans même se soucier de publier les centaines de poèmes qu’elle jetait dans le tiroir de sa commode. Elle a choisi de vivre à l’écart non de l’ordre social, mais de la société. C’est la ligne de force sur laquelle avance la prose délicate de Dominique Fortier : dédramatiser la solitude d’Emily Dickinson.

Fortier fait alterner le récit de cette vie mystérieuse avec des fragments de la sienne. Sur elle-même, elle ne semble rien inventer (sinon la coïncidence assez extraordinaire entre la rue Holyoke où elle aurait habité à Boston et le Holyoke Seminary fréquenté par Dickinson ?) ; elle relate ses déplacements, travail, recherche, achat d’une maison, à peine sa vie, ce n’est pas une autofiction. Sur Emily, il lui a bien fallu enrichir les quelques éléments connus de sa biographie, seule façon de nous faire entrer dans l’intimité de ses gestes et de ses pensées. Ce n’est pas pour autant une biographie romancée Dominique Fortier 2parce qu’elle n’enjolive rien, et exofiction ne nous mènerait pas plus loin parce qu’elle n’invente pas pour le plaisir d’inventer (comme l’a fait Christian Bobin dans La dame blanche où elle devient une « sainte ») : Fortier raconte pour cerner la poète au plus près, en la rendant très présente à la manière d’un personnage. Ne serait-ce que pour ces raisons, Les villes de papier est bel et bien pour moi un roman, avec des épisodes, comme l’a vu Alto, bien plus que l’essai qu’il est devenu en France. Mais plus importante que ces étiquettes est la liberté avec laquelle Dominique Fortier a pris les moyens à sa disposition – biographie, réflexions, autobiographie, inventions, prose poétique – pour nous montrer une écrivaine se rapprocher du réel par la voie des mots et devenir une « créature de papier » (p. 132).

Le contraste entre les deux femmes est saisissant. Fortier se livre très peu alors qu’elle met Dickinson à nu, laquelle n’est qu’élans, tensions et sensations pendant que l’auteure promène son bébé dans une poussette ou évoque calmement les fusions municipales. Ce déséquilibre peut laisser perplexe, si bien que les pages où elle passe au je autobiographique – une trentaine sur les deux cents du livre – apparaissent comme des parenthèses dans le récit. Je me suis parfois demandé en lisant si ces fragments autobiographiques étaient vraiment nécessaires. Puis j’ai bien été obligé de constater que le procédé est habile : il donne à la fois plus de réalité à l’évanescente Emily et une assise solide à l’imagination de Fortier. Qu’on pense à l’érable dans la cour de la poète et à celui devant la maison de l’auteure à Montréal ; au séjour à Boston, seule ville visitée par les deux femmes. Il y a un rare passage où la poète et la prosatrice finissent par se rejoindre, le récit et l’autobiographie par s’interpénétrer, quand l’auteure envisage d’aller voir la maison d’Amherst :

« Et si, au terme de la visite, plutôt que de suivre sagement le guide, je me tapissais sous un lit ou me glissais derrière une porte – et si je restais jusqu’au soir, attendant que tout le monde soit reparti pour sortir de ma cachette, aller à la fenêtre, dans l’obscurité, et observer les restes du jardin figés par les premiers gels d’automne –, alors j’aurais la nuit pour moi toute seule.
    Qu’est-ce qu’elle attend, cette Emily de trente, quarante, cinquante ans ? L’amour ? Dieu ? Un geai bleu ? Un lecteur qui enfin lira ses poèmes comme elle rêverait qu’ils soient entendus ? Ou simplement la mort, qu’elle repousse chaque jour en écrivant quelques mots de plus, fragiles incantations qui font dans l’obscurité de toutes petites lumières – des lucioles. »

Ces parenthèses permettent aussi à Fortier de relancer chaque fois sa quête, la raison pour laquelle elle a écrit ce livre : voir si le meilleur endroit au monde où l’écrivaine qu’elle est pourrait enfin jeter l’ancre ne serait pas dans une ville qui n’existe pas mais où l’on vit, une ville de papier.

On ne sait pas si l’idée de publier inspirait à Dickinson de l’indifférence ou si elle aurait craint d’y perdre son impressionnante indépendance littéraire, sa véritable chambre, qui la protégeait autant des lieux communs que des règles strictes de la syntaxe, où elle pouvait écrire de la poésie vivante et non des platitudes. Mais qui sait si avec le temps elle n’a pas eu le goût de publier (Edmund Wilson était d’avis qu’avec un peu d’encouragement elle l’aurait fait). Pensons aux quarante fameux cahiers de ses poèmes qu’elle a soigneusement confectionnés à la main bien des années avant de mourir. Sur cette question, Fortier rappelle qu’écrire et publier sont deux choses distinctes, et elle a raison de s’en tenir aux faits : Dickinson n’a à peu près rien publié de son vivant. Et même si elle l’avait fait, publier serait venu par surcroît.

Si le récit donne parfois l’impression de piétiner, il faut concéder qu’il se veut une lente rêverie méditative et que Fortier, tout en suivant les étapes de sa vie, cherche d’abord et avant tout à saisir Emily Dickinson en quelque sorte hors du temps. Sa poésie aussi a évolué, et là encore si le livre cite peu (l’édition Grasset y aurait en partie remédié) c’est que son but n’est pas d’éclairer l’œuvre mais de découvrir la poète de l’intérieur. On la voit à un endroit en train d’écrire. Après tout, imaginer un poème, l’écrire sur un bout de papier, le retravailler, le ranger, puis le reprendre ont occupé son quotidien pendant des années (366 poèmes dans la seule année 1862). Il est important de rappeler que ses poèmes, qui peuvent être difficiles à comprendre, partent dans toutes les directions, pas seulement vers le jardin : certains ont la légèreté de papillons ou sont animés de traits d’humour, mais beaucoup regardent l’au-delà, plusieurs ont une dimension métaphysique, d’autres sombres ont des accents baudelairiens (« Pour être Hantée – nul besoin de Chambre – / Nul besoin de Maison – / Le Cerveau a des Couloirs – pires / Qu’un Lieu Matériel – … », trad. Claire Malroux). La poète réfugiée dans sa chambre y laisse passer toute la gamme de ses émotions et de ses réflexions. Quand elle tombe amoureuse, ce sera un échange de lettres, les siennes couchées dans le même style elliptique et nerveux. Son intimité la comblait, toute à sa poésie et à ses textes. Sa famille ? « Ces étrangers. » Elle aurait bien aimé être un merle. Misanthrope ? Possible.

Les villes de papier nous parle d’une poète affamée de silence et de solitude. Mais Dominique Fortier étend son diagnostic au-delà de la poésie, puisque sa méditation sur la vie d’Emily Dickinson tourne autour du doux fantasme de n’être que plume qui écrit. Alors qu’aujourd’hui la moindre publication déclenche un tintamarre médiatique, on voit bien que son livre, sous ses dehors tranquilles, a quelque chose d’une provocation.

Dominique Fortier - Emily Dickinson
© Music Box Films

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