Critiques

Plusieurs romans de Douglas Kennedy

J’ai lu à la file une série de romans de Douglas Kennedy. Récits captivants, de vrais page-turners, autour d’histoires conjugales ou amoureuses où les couples se font et défont sur un arrière-plan tragique.

Kennedy est un expert en rebondissements, capable de clore dix courts chapitres de suite sur des chutes qui renvoient le lecteur dans une direction inattendue. Quelques personnages se détachent avec une force remarquable, le plus souvent des femmes, comme Sara dans La poursuite du bonheur, Robyn Daniels dans Mirage, Anne Ames dans L’homme qui voulait vivre sa vie. Pas étonné que des lecteurs – ou lectrices – disent sur Goodreads de tel de ses livres « one of the best books I have ever read ». Immense public, 14 millions de livres vendus, mais surtout en Europe. Moins apprécié visiblement chez lui aux USA. Le type est attachant, québécophile en plus. Son essai, Toutes ces grandes questions sans réponse, commence d’ailleurs par une sortie de ski de fond et des cours de patinage à Québec. Présence intéressante aussi sur les réseaux sociaux, avec parfois de courts récits dignes de ses livres, des réflexions morales ou politiques et aussi pas mal d’auto-promotion.

Kennedy

Mais ses histoires tiennent à des coïncidences invraisemblables. Une rencontre inopinée dans Central Park entre une femme et son amant d’un passé lointain va bouleverser des destins. Dans Mirage, l’héroïne narratrice m’a fait penser à une Bob Morane féminine : deux voyous l’enlèvent, la traînent dans le désert marocain pour la violer, et au moment où l’un commence à la pénétrer après l’avoir battue, elle a eu le temps d’étirer le bras derrière elle, déboucher un bidon d’essence, y plonger deux doigts puis les enfoncer dans les orbites du violeur, qui lâche un cri de mort, pendant qu’elle saute sur ses pieds, arrache le mégot aux lèvres de l’autre type éberlué et le lance au premier, qui est immolé sur place, tandis que l’autre saute dans la camionnette et part sur les chapeaux de roues en panique. Abandonnée là, des bédouins la sauveront d’une mort certaine… C’est fort de café, mais en même temps pas un poil qui dépasse (sans mauvais jeu de mots).

Au bout nous attend toujours un happy ending – la résilience est la pierre angulaire de sa conception de la vie. Il faut dire qu’il y a plein de ça dans la littérature américaine, même La route de Cormac McCarthy finit bien.

Irréaliste, mais on embarque et l’histoire est toujours émaillée de réflexions intéressantes, avec l’appui de grands écrivains, de compositeurs, on entend Bach joué par Glen Gould, on aperçoit Pollock, Mahler, Kandinsky, Christa Wolf, la New York Review of Books, Camus lisant un texte dans une boîte de Saint-Germain-des-Prés dans les années 50, Sarajevo est évoqué, Rilke cité à point nommé dans Cet instant-là : « Devance tous les adieux, comme s’ils étaient derrière toi. » Plusieurs personnages, brillants, cultivés, ont lu La montagne magique. Ça n’arrête pas.

Il est un as, à la Alexandre Dumas, des dialogues qui révèlent en deux ou trois répliques le caractère des personnages, tout d’un coup retournés comme un doigt de gant :

« Vous voulez connaître la meilleure de Rudy Warren ? m’a demandé Anne. Alors, un soir, il emballe Meg Greenwood et l’emmène au lit…
— Je suis au courant, oui.
— Attendez ! Donc, quand ils ont terminé, Meg se glisse contre lui et lui soupire à l’oreille : “C’était vraiment bon, Rudy…” Et vous savez ce qu’il répond ? “C’est pas à moi qu’il faut le dire, ça, c’est à tes copines !” »

(Soyez rassuré : romancier moralement correct, Kennedy fera plonger Rudy dans un ravin au volant d’une petite décapotable.)

Il peut allumer un incendie dans une forêt du Montana avec la même aisance, évoquer l’atmosphère oppressante d’un souk marocain ou la vie ordinaire dans Manhattan, nous remplir les oreilles de l’enfer cancanier des petites villes de banlieue ou du silence dans les rues de Berlin-Est quadrillées par la Stasi dans les années 80, après nous avoir fait traverser dans une tension extrême Checkpoint Charlie. À côté des femmes fortes, des hommes deviennent fous, ou clôturent leur dépression avec une leucémie. La politique est souvent présente, comme le maccarthysme après la guerre, avec des agents du FBI à vomir. Quand il raconte dans les entrevues qu’il a passé sa jeunesse dans les bibliothèques de New York à tout lire, on le croit sur parole.

Mais voilà, ces récits tricotés serrés rappellent les limites des thrillers : les dés sont pipés, l’auteur sait en secret, dès la première ligne, tout ce qui va arriver. Il monte des échafaudages savants, mais ne met pas ses tripes sur le clavier. Quand il a bien en selle le sort de ses personnages, il peut étirer la sauce sur 50 pages, multiplier les pistes dans toutes les directions, décrire des scènes à la fin desquelles on a envie d’applaudir comme à l’opéra. Mais tout ça devient au fil des pages du pur story-telling. Et il y a ces épreuves… mort d’un nourrisson, suicide, maladie cachée, mère séparée de son bambin de 3 ans, et ainsi de suite. En revanche, il est calé sur les rapports homme-femme, c’est presque sa spécialité.

Si je fais le tour de ces romans : La Femme du Ve est un livre bizarre, pas convaincant, mauvais d’après moi. L’homme qui voulait vivre sa vie est l’histoire impossible mais bien racontée d’un type qui change d’identité deux fois, on ne peut lâcher avant la fin. La poursuite du bonheur est une plongée sans détour, un peu sentimentale, dans le maccarthysme, avec une intrigue tirée par les cheveux. Mirage, qui se passe au Maroc, est vraiment bon. Cet instant-là se déroule des deux côtés du rideau de fer dans les années 80, avec quelques scènes impressionnantes, surtout dans les coulisses de l’espionnage. À en lire juste un, pour le plaisir, Mirage.

Pourquoi Kennedy est-il boudé aux USA ? Mon hypothèse : il ne défriche pas de nouvelles terres. On n’entend pas une voix particulière. Habile conteur, maître en suspense, mais beaucoup de clichés. C’est sans doute pour cette raison que ses nouvelles sont publiées dans Vogue plutôt que dans le New Yorker.

À coté de ses romans, il y a ce témoignage en forme d’essai, Toutes ces grandes questions, au titre trompeur parce qu’il ne s’agit pas des questions traditionnelles sur le sens de la vie, les limites de l‘univers ou ce genre de choses, mais des problèmes moraux de la vie concrète : malheur, affrontements Kennedy Questionsinterminables de couples qui divorcent, relations pourries avec les parents, pardon et culpabilité, incapacité de changer sa vie, mais aussi la religion, les enfants, la mort. Et ça sonne parfois comme du pep talk.

Mais le gros du livre est constitué des récits que fait Kennedy de tragédies réelles qu’ont vécues des gens autour de lui. Comme dans ses romans, écrivains et compositeurs sont convoqués pour expliquer telle situation, et il reste un raconteur hors pair, par exemple quand il montre comment quelqu’un, à un moment charnière de sa vie, peut s’écrouler, ou au contraire décider de foncer.

Le récit s’ouvre sur une sortie de ski de fond dans les Alpes bernoises – bon passage sur la neige dans la littérature russe – et se termine sur une sortie de ski de fond au Mont-Sainte-Anne, près de Québec, avec suicide envisagé pendant quelques secondes dans la descente d’une pente glacée à tombeau ouvert. On va aussi faire un tour dans le nord du Queensland, en Australie, la jungle à l’état pur, avec casoars et crocodiles, parce que Kennedy voyage beaucoup.

En fait, il ne tient pas en place. Ce type a un pied-à-terre dans le Maine, un dans le Vieux-Montréal, une maison à Londres, un appartement à Paris et un autre à Berlin. Il lui arrive de pondre un chapitre de roman sur son portable pendant une course de taxi. On se débrouille avec les moyens du bord.

Les Grandes Questions est intéressant, comme tous les livres où un écrivain se confie. Il y raconte entre autres comment, lui devenu riche, son père très agressif à son endroit et sa mère qui racontait à tout le monde qu’elle ne l’avait jamais aimé lui ont demandé un jour de l’argent. Il ne leur a pas donné un rond.

Kennedy le dimanche : À New York.

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