Critiques

Voir le monde avec un chapeau, de Carl Bergeron

Le journal de BergeronBergeron a provoqué des réactions extrêmes quand il est paru en 2016. Il a été soit qualifié de chef-d’œuvre (Christian Rioux, Jacques Dufresne, Mathieu Bock-Côté) ou descendu avec mépris, par exemple par Simon Tremblay-Pepin qui a traité Bergeron de Narcisse à chapeau, mais sans dire l’ombre d’un mot sur son idée maîtresse : la fameuse « Épreuve ». Puis, plus rien.

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Je ne sais pas si c’est un chef-d’œuvre, mais c’est un très bon livre. Bergeron brosse un portrait intime de Montréal. Il déambule dans les rues « ivre des visages anonymes qui surgissent de tous côtés ». La procession docile de marathoniens lui donne l’impression de « couler comme un robinet d’eau tiède qu’une main négligente aurait oublié de fermer ». Son quartier désert après plusieurs jours de pluie lui fait penser à « l’ambiance d’une ville d’Europe à la veille d’une invasion allemande ». Dans le passage le plus fort du livre, il raconte son contact silencieux à la noirceur avec une vieille bossue en train de fouiller dans les vidanges, ému par son infirmité qui « ruisselle de lumière ». Il parle drague, amitié, religion, littérature, enseignement, mêle à tout ça des confessions sur ses problèmes médicaux et ses relations avec ses parents.

En cours de route, il s’en prend aux médias, toujours en train de vérifier la conformité des acteurs, aux « zozos mal habillés et mal rasés » du milieu intellectuel, aux féministes qui oublient à quel point l’Histoire a humilié les hommes québécois, aux humoristes dont presque tous les sketches roulent sur la difficulté de parler des Québécois.

Le nerf du livre est là : l’effort désespéré des Québécois pour parvenir à maîtriser le français et à s’exprimer avec aisance dans le domaine intellectuel. « Ce qui ailleurs s’apprend comme un charme devient une épreuve de tous les instants. » La majorité renoncent à cette Épreuve et restent pris avec la honte que leur infligent les difficultés de la langue. Bref, le français ne s’est pas encore remis de la Conquête. Chacun dit-il doit faire face à cet « héritage de pauvreté » s’il veut surmonter la honte et se métamorphoser.

Il met le doigt sur la plaie quand il cite son père qu’il vient d’inviter à sa collation des grades : « Qu’est-ce que tu veux que j’aille faire là, moé ? ». Ce moé : « le cri d’un mammifère blessé dans la forêt ».

Sa solution personnelle a été d’adopter le style de vie d’un dandy. Posture inattendue, mais qui n’a rien de farfelu : contre le déterminisme puissant de l’Histoire du Québec, il joue la carte de l’honneur individuel. Il se retrouve dans une catégorie qu’on ne peut étiqueter que d’un oxymoron : le dandy patriotique.

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Oxymoron, parce que les dandys n’ont pas l’habitude de se promener avec un programme politique, ils ont plutôt un esprit démissionnaire. En même temps, le dandysme ne se réduit pas au souci d’élégance, sinon on est simplement dans le club des gens bien mis. Selon Baudelaire, le dandy est un révolté contre l’ordre établi, mais un révolté tout en froideur, au-dessus des émotions du monde ordinaire qui ne l’intéressent pas. Dans Mon cœur mis à nu : « Vous figurez-vous un Dandy parlant au peuple, excepté pour le bafouer ? » Bref, le dandysme, c’est beaucoup demander au sentiment patriotique.

Pourtant le patriotisme de Bergeron ne fait aucun doute : « Je ne serai jamais un apatride. » S’il n’est pas un patriote ordinaire, il n’est pas non plus le dandy ordinaire à la légèreté provocante. Au contraire, avec son angoissant roman familial, ses rancunes, son découragement, toute la tension intime, qui culmine dans les dernières lignes du livre – il est une sorte de dandy anxieux.

Le résultat est qu’en le lisant, on ne parvient jamais à bien saisir ce qui prime entre sa singularité personnelle et le destin collectif, d’autant plus que peu de choses lui plaisent dans tout ce qu’il voit autour de lui. Il est possible que son ambivalence soit la raison pour laquelle le livre n’ait pas suscité de débat, alors que Bergeron a tout fait pour allumer des incendies : le féminisme, le nationalisme, la drague, la médiocrité culturelle du Québec, notre misère linguistique. Malgré le tranchant de ses opinions, on ne voit pas clairement où il se situe.

Il est normal que ceux et celles qui surmontent l’Épreuve de la langue et de la maîtrise intellectuelle se distinguent ostensiblement des autres. Mais sortent-ils de l’Histoire ou Bergeron les voit-il dans un peloton de tête qui aurait pour mission de guider les autres ? Même si on reconnaît que l’Épreuve est au cœur de la condition québécoise, il faudrait cependant être naïf pour penser qu’un jour la majorité des Québécois l’auront surmontée. C’est une solution qui ne laisse pas espérer grand-chose à grand-monde. Qui sait si Bergeron n’a pas adopté le dandysme justement parce qu’il a jugé cette corvée linguistique trop ancrée dans le destin du Québec pour que la donne change un jour. C’est un livre empreint d’un profond pessimisme.

Au fond, son journal est plus un reflet de la réalité problématique du Québec qu’un programme à suivre. Bergeron n’est pas le premier à écrire un ouvrage défaitiste sur le Québec. Un cas extrême est celui de Jean Papineau qui, dans les Dialogues en ruine publiés par Laurent-Michel Vacher, se disait complètement découragé par le Québec. Avec Bergeron, l’horizon reste embrouillé, mais il y a un peu plus d’espoir chez lui.

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Une autre chose laisse perplexe dans son livre. Le vague mépris, quoique inoffensif, qui affleure ici et là, quand par exemple il qualifie de « troupeau » les employés qui déferlent des bureaux en fin d’après-midi. Son exaspération à la Bombardier devant le tatouage est vieux jeu. Et on perçoit souvent un brin de misogynie. Il tape sur des hommes, mais il décoche bien plus de pointes contre les femmes :

– Une belle fille entre dans un café et s’assoit dans son champ visuel en l’ignorant royalement, accrochée à son téléphone, tandis que lui la dévore des yeux. Il en conclut qu’elle est un « monstre », qui s’exhibe sans rien regarder autour d’elle. Il ne lui vient pas à l’esprit une seconde qu’il est toujours risqué pour une femme de croiser le regard insistant d’un inconnu.
– En entrant dans une bibliothèque, il se sent observé par « deux mégères aux gros seins ».
– Des couples de filles qui se promènent dans le parc Laurier lui font penser à des « policières lesbiennes en patrouille ».
– Il voit une fille sortir son téléphone pour photographier le verglas et doute sur-le-champ de la qualité de sa « vie intérieure ».

Les quelques beaux portraits de femmes (l’amoureuse dans le métro) sont rares par comparaison. Il se défendrait sûrement de carburer au mépris, mais il a tendance à cantonner les gens dans la catégorie que lui inspire à vue de nez leur comportement sur la place publique, comme s’il n’avait pas notion des déchirements, des contradictions, de la souffrance des autres. Dans ces passages, ce n’est plus un écrivain qui parle, mais un sociologue : voici des jeunes, voici une quadragénaire, voici des boomers. Même chose quand il parle des femmes avec qui il couche. La Noire qui l’amène chez elle n’a aucune singularité : elle est une représentante des Noires, avec leurs admirables « fesses rebondies tout en nerfs et en muscles ». Chacun est sa catégorie. L’exception, qui rachète beaucoup de choses, est la vieille bossue.

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Il faut dire que Voir le monde avec un chapeau est un faux journal, construit sur une année fictive. Dans un vrai journal, il n’y aurait pas ces variations de style, où on passe abruptement de scènes de rue à des envolées oratoires, comme la définition solennelle de l’Épreuve ou l’imploration du fils à la fin. Mais la chronologie du journal permet à Bergeron d’évoquer à certaines dates des évènements d’autres années (comme le printemps étudiant de 2012) et de dire tout ce qu’il a à dire. Ce ne sont pas de vraies confessions à la Léautaud, où l’auteur déballe tout. Bergeron est surtout un pourvoyeur d’arguments politiques, de réflexions culturelles, de tableaux urbains. Dans le reste, sauf quand il parle de ses proches, il est toujours comme en retrait. Parfois, sans prévenir, il quitte le terrain personnel et passe au style universitaire (« Toute histoire qui se calcule en siècles entraîne une codification des affects dans la culture »). Ailleurs il va jusqu’à tomber dans les généralisations (« Ma génération doit continuer à travailler »). Il y a encore là quelque chose d’indécis, une ambivalence, comme celle entre le patriote et le dandy.

3 réflexions au sujet de “Voir le monde avec un chapeau, de Carl Bergeron”

  1. Salut Jacques,
    J’ai commencé ce livre à cause de ce billet (oui, à cause).
    Je te ferai part de mes impressions quand je l’aurai terminé, mais je peux déjà te dire que je serai beaucoup moins tendre que toi 🙂

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  2. Merci de ta délicatesse. Un homme averti en vaut deux. Remarque que le livre a été généralement détesté. À part quelques grosses huiles dans les médias, je ne connais qu’une seule et unique personne qui a aimé.

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  3. Remarque que tout n’est pas mauvais, loin de là. Mais avec quel entrain Carl Bergeron alterne le chaud et le froid, les remarques débiles teintées de mépris et les magnifiques analyses propices à la réflexion, comme si son cerveau partait en vacances un jour sur deux…

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