L’immense Journal littéraire de Paul Léautaud – près de sept mille pages – est né d’un besoin furieux de revivre sur le papier tous les soirs, pendant plus de soixante ans, ce qui a été vécu en vrai au cours de la journée. Rencontres, potins, travail, affaires d’argent, conversations, ébats sexuels, tous les faits du jour y passent, mêlés à des anecdotes, des souvenirs, des portraits souvent caustiques et des jugements littéraires, parfois des scènes de rue. Son travail terminé au Mercure de France, Léautaud rentre chez lui en train, nourrit sa ménagerie, avale une bouchée et monte écrire à l’étage jusque tard dans la nuit. Il remplit ses feuillets à la plume d’oie, à la lueur de deux bougies, entouré de ses chats assoupis, à partir des notes prises au verso des formulaires d’abonnement à la revue, sur des bandelettes de papier, des enveloppes, des feuilles volantes, au fil des heures de bavardage dont la relation est la grande affaire de sa vie.
Il continue de parler en début de soirée quand il reçoit sa « Panthère » ou son « Fléau » (surnoms de la même, celle qui l’a comblé au lit mais était assez prétentieuse pour lui dire un jour : « Vous verriez, si je me mêlais d’écrire des Maximes. La Rochefoucauld ne pèserait pas lourd », si on se fie au Journal, 27 octobre 1928). Il devait aussi papoter le soir avec la trentaine de chats et la douzaine de chiens qu’il a hébergés en moyenne dans sa maison de Fontenay-aux-Roses. Vers la fin de sa vie, il a estimé qu’au moins trois cents chats et cent cinquante chiens l’ont connu. On dit que son amour pour les bêtes était un signe de misanthropie, ce dont lui-même aurait convenu, mais il fait bien plus penser à l’amour du pauvre. C’est au secours des animaux maltraités ou abandonnés que Léautaud volait sans hésiter : les beaux animaux ne l’intéressaient pas.
Il avait choisi d’écrire ce journal comme on adopte une façon de vivre, en partie par le fait de son talent, comme le montre la qualité du résultat, en partie par répugnance pour ce que publiaient ceux qu’il appelle « les écrivains de bureau », qui passent leurs phrases dans « le moule littéraire ». Malgré son mépris pour Flaubert et la fabrication en littérature (« Je l’ai en horreur, votre Flaubert »), il a pratiqué à sa manière une sorte de réalisme. « La force de cette œuvre, a écrit le polonais Kazimierz Brandys, c’est le manque d’imagination. » C’est la raison pour laquelle son propos semble souvent fermé, son horizon étroit. Nombreux sont les écrivains qui s’élancent vers les hauteurs, et beaucoup pour ne plus jamais atterrir, tandis que lui ne décolle pas, je veux dire qu’il ne nous emmène pas bien loin. Et pourtant on est emporté par son écriture. Même quand ses réflexions rebutent (dans les années 30, il parle avec respect d’Hitler), il nous happe par son côté fougueux, et on court derrière lui sans poser de questions. C’est d’ailleurs pourquoi la meilleure façon de sentir l’acuité de son regard sur tout ce qui grouille autour de lui est d’ouvrir son journal au hasard, de plonger et de le suivre au jour le jour sur des mois, plutôt que de lire en curieux des choix de pages.
Les phrases coulent de sa plume à la fois pleines de fraîcheur et dures comme de l’acajou. Tout est dit dans une langue qui sonne si naturel qu’elle fait paraître les surréalistes de la même époque guindés comme des académiciens. C’est un style prompt, rapide, Léautaud ne garde rien en réserve, jamais d’hésitation, pas de retour en arrière. On ne l’imagine pas créer une œuvre de fiction suspendue dans son mystère. Il est toujours en train de mettre les choses au net. Un fait raconté fidèlement, accompagné de quelques réflexions, brillantes mais pas forcément charitables, puis on passe au fait suivant. Parfois la littérature reprend sa place, comme au temps du Petit ami, récit autobiographique au ton léger, élégant, voire apprêté, un peu nostalgique, mais où il posait. Il était néanmoins capable de vous faire monter des larmes en évoquant, les yeux brouillés d’émotion, « ce petit garçon » qu’il avait été, abandonné dès sa naissance par une mère qu’il a désirée physiquement plus tard, et confié par son père indifférent à une bonne qui lui a laissé de beaux souvenirs d’enfance. Dans le Journal, par contre, règnent l’aplomb du style et une clarté lapidaire, principe sacré pour lui : « Un écrivain peut avoir le plus grand talent, même du génie, écrit-il dans ses Notes, propos et anecdotes. S’il est obscur, c’est infirmité ou impuissance. » Il n’était pas du genre rêveur ; plutôt une machine. Mais sait-on vraiment. On peut seulement se demander si, avec une langue aussi aiguisée que la sienne, on peut écrire autre chose que le genre de choses qu’il a écrites.

Armé d’un caractère sauvage, il peut être féroce. S’il a l’ego gonflé de beaucoup d’écrivains, il ne se place pas en surplomb par rapport à ceux dont il parle, mais ne se laisse impressionner par personne non plus. Il n’a surtout pas la manie, aujourd’hui universelle, de moraliser (« Discuter pour convertir ? Je n’ai aucun goût pour cela »). Son individualisme était radical : « en tout l’observation, la curiosité et le silence sont supérieurs à la passion et à toute participation », a-t-il confié à Robert Mallet au cours des fameux entretiens radiophoniques de 1950 et 1951. Ces mots du fabricant de Madame Bovary auraient pu être de lui : « Je veux ne faire partie de rien, n’être membre d’aucune académie, d’aucune corporation, ni association quelconque. Je hais le troupeau, la règle et le niveau. Bédouin, tant qu’il vous plaira ; citoyen, jamais. »
Il est paradoxal de l’entendre affirmer en 1928 (il a 56 ans) que la seule chose qui le rende heureux est ce Journal et qu’il y consacrerait tout son temps – qu’aurait-il mis dedans s’il avait passé sa vie à flâner autour de sa maison de Fontenay ? Son emploi lui a permis d’épier depuis le même bureau au Mercure, pendant trente-trois ans comme secrétaire de rédaction, quarante-cinq ans en tout comme collaborateur, sorte de Balzac à l’affût dans le monde de l’édition, les faits et gestes, travers, manigances, bassesses, les bons coups aussi, de chacun et chacune, dont tous ceux qui passaient dans son bureau, et – c’est la richesse du Journal – de nous donner un portrait vivant de la nature humaine où il est lui-même l’un des personnages. Il sera mis cavalièrement à la porte en 1941.
Heureusement, il avait pris soin d’assurer ses arrières. Impécunieux, il n’a dîné pendant longtemps que de pain et de fromage. Il remettait toujours ses achats au lendemain, puis au surlendemain, puis au jour d’après, et ainsi de suite. C’était sa façon d’économiser pour sa retraite, qui a été plus ou moins agréablement enrichie, entre autres par les cadeaux envoyés par les auditeurs à la suite des entretiens avec Mallet. Il calculait tout, notait même les séances avec ses nombreuses maîtresses, indiquait s’il y avait eu échappée ou non, soucieux de ménager son corps (il craignait la déchéance comme la peste) et veillant à ce que le plaisir de sa compagne précède le sien (« Le plaisir de ma partenaire m’a toujours plus intéressé que le mien propre », se vante-t-il dans Propos d’un jour).
Certains de ses jugements laissent pantois. Dostoïevski ? De la « littérature pathologique », « l’abominable Dostoïevski », un « aliéné », un « déséquilibré ». Apollinaire oui (l’originalité), Verlaine oui (la simplicité), mais Baudelaire non (la lourdeur). N’objectez pas les nobles chats de Baudelaire : encore une fois, Léautaud ne s’attachait qu’aux animaux abandonnés, comme lui-même l’avait été. Mais voilà, « il n’y a que les opinions excessives qui comptent », comme il a dit. C’est sans doute pourquoi tant de gens finissent toujours par exprimer des opinions qui laissent pantois.

Georges Perros, qui l’a connu et prétend l’avoir bien aimé, affirme que Léautaud n’était ni amoureux des bêtes ni misanthrope. Sur le premier point, il était pourtant connu jusqu’en Amérique pour sa défense de la cause animale. Sur le deuxième, des lettres de sa correspondance le prouvent en effet, comme une où on le voit se démener pour venir en aide à une femme abandonnée avec trois enfants. Il n’était ni méchant ni bon, ajoute Perros, ni accueillant ni impoli. Peut-être bien. Léautaud se serait joué une comédie ou aurait habilement soigné son image ? Possible aussi. Il choque, donc on lui cherche une tare au fond de l’âme. Quelques-uns ont parlé de désenchantement. Aux yeux de Perros, il était malheureux. J’en doute fort. Il faudrait creuser longtemps pour trouver la couche de malheur sous la faconde, l’étalage de plaisirs, l’indépendance, la fécondité littéraire de cet homme qui a écrit un jour à Marie Dormoy, sa maîtresse, grande amie et exécutrice testamentaire : « J’ai le bonheur, si c’en est un, de n’être blasé sur rien » (lettre du 26 août 1935, à l’âge de 63 ans). Sur son lit de mort, en 1956, on sait qu’il a dit à l’infirmière : « Maintenant, foutez-moi la paix ! » Mais trente ans plus tôt il avait prédit que ses derniers mots seraient : « Je regrette tout. » Sans doute une certaine mélancolie a-t-elle traversé sa vie. Il a beau paraitre détaché de beaucoup de choses et d’une prétendue indifférence aux sentiments, tristesse et tendresse affleurent ici et là dans le Journal (« Je songeais en revenant combien est singulier l’attachement que j’ai gardé pour toutes les choses de mon enfance… »). Qui sait s’il n’y a pas eu, chez Perros et d’autres détracteurs du Journal littéraire, une envie de ce mélange de tristesse et de bonheur ? Philippe Delerm à son tour écrit qu’en lisant Léautaud, on devient Léautaud. Allons donc. En vivant dans le confort ? en couple ? avec un bon revenu ? habillé comme il faut ? Delerm aussi l’envie. N’est-ce pas étrange d’envier quelqu’un qui n’a jamais envié personne ?
*
Au Québec, Léautaud n’a pas eu bonne presse. Trop négatif pour un landernau littéraire qui évite la polémique (« pas de chicane dans ma cabane » dit le dicton). L’écrivain Christian Mistral, qui n’était pas un ange lui-même, ne voyait dans le Journal de Léautaud qu’une « montagne de papier sale ». Gilles Marcotte trouvait sa prose « mesquine », « médiocre » et « mécanique ». Mistral et Marcotte : le voyou violent et l’éminent critique. La belle paire. Je me demande si les deux n’étaient pas jaloux de l’aisance avec laquelle écrivait Léautaud.
Pour les racheter, le Québec a eu dans les années 80 une Association des amis de Paul Léautaud, qui a fait long feu mais a eu le temps de recevoir Robert Mallet à Montréal. La France en a eu une aussi, qui a duré plus longtemps, avec président, trésorier, secrétaire et imposant comité de patronage. Mais association et Léautaud ne sont pas des mots qui vont très bien ensemble. Léautaud qui avait tout appris seul se définissait comme un « anarchiste par l’esprit » (Journal, 26 avril 1951). Quelques écrivains québécois l’ont lu avec enthousiasme, dont André Major qui commente le Journal à plusieurs reprises dans ses carnets (« En sa compagnie, je ne m’ennuie jamais »). Le Québec a surtout eu dans les mêmes années un « Léautaud québécois » : le diariste Jean-Pierre Guay, auteur de dix-neuf volumes de journal sur quinze ans.
Du Journal littéraire, Guay affirmait en 1986 : « on n’a pas lu cela et on n’a rien lu ». Il admirait Léautaud d’écrire « ce qu’il avait envie d’écrire ». Leur point commun est le pacte de franchise, l’entreprise de déballer sa vie librement et sans détour, au jour le jour, pendant des années, indiscrétions et règlements de comptes inclus. Remarquez que Guay lui-même ne croyait pas à la franchise de son modèle. Il s’étonne de la naïveté d’Angelo Rinaldi vantant la « sincérité sans égale » de Léautaud. Faux ! lance-t-il, Léautaud se donne toujours le beau rôle, car de toute façon « sans censure ou autocensure où serait le plaisir d’écrire » (18 mai 1985). Il parlera plus tard à propos de son propre journal de « fabulation sincère » (28 octobre 2000).

Guay veut « la paix, rien d’autre », comme le clame le premier tome de son journal, sans doute inspiré par « cette paix d’esprit à laquelle je tiens par-dessus tout » de Léautaud. Pour le reste, l’émule et son modèle habitaient deux planètes différentes. D’abord, Guay a pris plus de risques, avançant toujours à découvert (il va jusqu’à donner son adresse et son numéro de téléphone). François Tétreau, qui lui a consacré un essai, Le fait d’écrire, parle de « nudité absolue ». Il aimait jouer avec le feu : « Je suis un écrivain qui se moque de sa corporation dont le territoire, de toute façon, est à 99,9 % couvert par la littérature de professeur. Je me sens bien seul » (13 février 1995). Rien pour se faire des amis. Mais le sarcasme était dans sa manière. Il tapait sur des têtes d’affiche autant que sur les écrivains en général, les critiques, les éditeurs (avec de bons arguments), les distributeurs de livres (« des pourris »), les revues littéraires, les libraires, et tout ce qui « écritouille », notamment « la presse imbécile du Québec » – ou plutôt du non-Québec, « pays aboulique » où la littérature est toujours à la remorque de la question nationale et « dont nous ne sortirons jamais ».
Sarcasme ? François Tétreau y voyait plutôt de l’ironie. Il pensait un peu comme Martine Sagaert, auteure d’un essai sur Léautaud où elle soutient qu’en transformant des personnes réelles en personnages de son Journal, Léautaud se livrait à un pur divertissement. Tout dépend toujours de quel côté on est. L’ironie peut être aussi acide que le sarcasme. Guay s’amuse quand il se moque du « pôvre » Hubert Aquin qui s’est suicidé, traite Victor Hugo de vieux con ou déblatère contre Musil et la « peinture puérile » de Chagall, à la manière de Léautaud traitant Chopin ou Vigny de cabotins. Il ne manque pas d’humour. Quand un tel est sacré plus grand écrivain vivant, il perçoit l’insulte : « tu es le plus grand écrivain vivant mais, attention, il y a les morts ». Par contre, il ne badine pas quand il démolit des livres, crache sur le ministre des affaires culturelles, rage que le Mercure de France ait été « gallimardé » après la guerre, qualifie Victor-Lévy Beaulieu de « pleureur de province », dénonce « la perte de tout esprit critique » dans le milieu, ou aligne des noms d’écrivains qu’il ravale au rang de domestiques. La liste de ses cibles est si longue que son éditeur lui avait conseillé de s’acheter un gilet pare-balles avant la publication du premier volume. Mais le milieu l’a neutralisé en lui tournant simplement le dos (pas de chicane dans ma cabane). De sorte que Guay a beau tirer sur tout ce qui bouge, c’est comme si son arme n’était pas chargée. Les coups de griffe de Léautaud, eux, ont laissé des cicatrices sur ses victimes, en grande partie par la justesse féroce du trait. C’est donc jusqu’à un certain point une affaire de style. Écrire sec, conseillait Léautaud, alors que Guay dilue trop souvent son propos, du moins au début, dans des problèmes administratifs ou financiers qu’il décortique en long, en large et en travers.
Il avait près de 40 ans quand il a mis son journal en route, le 1er janvier 1985. C’était, plutôt qu’une façon instinctive de vivre comme chez Léautaud, qui a commencé le sien à 21 ans, un tournant qu’il opérait dans sa vie, une grande aventure dans laquelle il se lançait : « J’ai besoin de calme, de silence, d’être seul, de marcher sans béquilles, radio, télévision, journaux, … Ni poésie, ni histoire, ni idéologie, ni administration. » Son programme était ambitieux :
« Comprendre avec ma peau, avec mes sens, avec mon âme, par quelle illusion ontologique tient le grand bluff, pourquoi la majorité des écrivains écrivent aujourd’hui avec des idées plutôt qu’avec des mots, comment on en est venu à remplacer le plaisir par le devoir, la simplicité par la déraison, la liberté de dire les choses comme elles sont par l’exploitation de ceux qui le font ou essaient de le faire (1er mai 1985). »
La fiction, les œuvres, le « racontage d’histoires », il ne veut « plus rien savoir de toute cette supercherie ». Il refuse de fictionner, de transformer les autres en représentations, en silhouettes dans son monde intérieur. La littérature étant un grand bluff, son but est d’écrire son journal, rien d’autre, de délittératurer sa vie, de la sortir de tous les genres littéraires possibles, afin « qu’on en finisse avec les écrivains », auxquels il reproche d’écrire non pour leur plaisir, mais « pour se lamenter, prophétiser, ailleurer [sic] ». Son idée est d’échapper aux contraintes fixées par ceux qui régissent le milieu. Ce défi monstrueux lui prendra toutes ses forces. Lui qui se voulait « indépendant, libre, sauvage, exigeant », il finira par se sentir perdu et par se lamenter à son tour.
C’était écrit dans le ciel. Mon journal, rien d’autre, répète-t-il comme un mantra. Mais pendant des années sa vie est remplie à ras bord des complications qu’entrainent ses responsabilités au sein d’un syndicat d’écrivains. Non sans résultat d’ailleurs puisque, comme il ne fait jamais les choses à moitié, il réussira à obtenir du gouvernement une entente sur les droits financiers des écrivains, si bien qu’une bourse à son nom sera créée plusieurs années après sa mort. Mais les passages où il expose ces questions dans les premiers volumes peuvent être ennuyants comme la pluie (« Il ne faut pas être ennuyeux. C’est le premier devoir d’un écrivain », Léautaud). Guay ne s’aide pas non plus – en tout cas s’il voulait marcher sur les traces de son maître – en vivant les yeux collés sur l’actualité, se tenant au courant de tout, et il y a les salons du livre, les colloques, les invitations, les lectures publiques, la révision de manuscrits, les jurys littéraires, la rédaction de discours, les contrats d’édition, les demandes de subventions, le « téléphonage » constant, mille affaires au point que des sigles apparaissent par endroits comme dans la fonction publique. On est loin de Fontenay-aux-Roses.
Il est intense, mais dispersé. Avec le temps montent la colère et la frustration. Sujet à des crises d’angoisse qui lui arrachent des plaintes lancinantes, il finit par trainer sa vie comme un fardeau. Alors que Léautaud manœuvrait comme un poisson dans l’eau entre ses plaisirs et ses déconvenues, Guay est gagné par « une lassitude morale », il devient fragile, un homme « brisé », a écrit François Tétreau qui l’a connu, « un homme sans bungalow, sans rien », a dit Guay de lui-même (26 novembre 2000), et que le temps qu’il fait peut complètement désorganiser. Écrasé par des problèmes financiers, il rage – pour un temps – contre sa situation matérielle, ce qui l’oppose encore une fois à Paul Léautaud qui avait fait de son dénuement la condition de son indépendance, pour ne pas dire le sens de sa vie. Mais en le voyant ferrailler de tous les côtés, on finit par s’attacher à lui. Il ne nous cache rien de ses tiraillements ni de son besoin d’être aimé. En bref, il ne joue pas le jeu et a peu en commun avec les écrivains qui veulent épater avec leur souffrance ou leur modestie à nulle autre pareille. Guay se livre mais sans se pavaner, sans rien quémander aux lecteurs : c’est au destin, à ses amis, à Dieu qu’il formule ses requêtes.
Ses plaintes ne sont pas stériles. Elles prennent souvent un accent mystique, comme dans Cthulhu, la joie, longue supplication où il implore Dieu de lui rendre son chien Cthulhu (prononcé Tou-lou) et plonge dans saint Matthieu pour l’aider à surmonter son deuil. « Mais il n’y a plus de chien pour courir et sauter dans l’herbe, mais il n’y a plus sa magnifique fourrure noir et feu pour donner une âme au paysage. Mon Dieu, mon Dieu, je ne trouve pas même les mots pour te demander de me consoler. » Remarquez qu’on ne sait pas ce que recouvre le mot Dieu dans son esprit. L’année suivante, dans Le cœur tremblant, il voudra se défaire de tout : « je ne veux plus rien posséder ». Et à nouveau cinq ans plus tard, dans La mouche et l’Alliance : « le peu que je possède, quelques livres, quelques vidéofilms, me pèse au-delà de tout l’exprimable ». Déjà au début il cherchait « le bonheur d’être soi-même tout en n’étant rien », au sens que n’être rien, autre mantra, c’est déjà quelque chose. On peut alors tout être : « Un chien. Une touffe d’herbe. Une étoile là-bas. Un peu de sable ici. » Quand il se sent complètement perdu, il lui reste cette injonction : « Ton amour. Notre amour, le mien. Ne vous faites pas appeler docteurs. Ni écrivains. Ni courtiers » (2 mai 1993). Tout au long de ces années, il cherche une issue qu’on devine qu’il ne trouvera pas.

Il s’était rendu compte au début des années 90 que les premiers tomes de son journal publiés dans la seconde moitié des années 80 – six briques de près de 400 pages – restaient invisibles. On est saisi par le contraste entre ces premiers volumes, qui exposent avec insolence les coulisses du milieu littéraire, et l’allure spirituelle, puis analytique au sens freudien que prend son journal après une interruption de quatre ans. Huit courts volumes, où il adopte une « écriture flottante », sont ainsi écrits à la file en 1993, avant un creux de quelques années. Puis une rupture d’anévrisme en 1999 : trou noir d’un mois et demi dans son journal, tremblements dans les mains, mémoire défaillante, opérations au cerveau, l’impression de ne plus avoir de « moi ». Il déménage chez les Dominicains. Trois volumes, écrits sur un ton réaliste, encore vindicatif mais plus conciliant, et toujours énergique, paraissent au tournant du siècle. Puis il disparaît pendant plusieurs années. Puis un recueil de vers comme dans sa jeunesse. Puis la mort en 2011.
Il n’aura pas réussi à se délittératurer. Mais il a tenu tête à ses éditeurs en refusant qu’on retouche ses textes, qu’il ne considérait pas comme des œuvres littéraires. Lui-même ne se corrigeait pas : il pouvait jeter des notes sur des bouts de papier et nous lisons ce qu’il écrivait ensuite dans ses cahiers sans rien changer. D’où les fautes occasionnelles, mais son texte est en général très correct, ce qui est remarquable en soi (il n’a pas lu Léautaud pour rien). Il reste que la littérature ne l’a jamais complètement lâché. Après tout, il reconnaissait qu’elle est « la vraie vie, elle aussi, et tant pis pour ceux qui n’y voient qu’un spectacle » (14 juin 1999). Elle est restée présente tout le long ne serait-ce que par la fréquence des notes sur la météo typiques d’une certaine tradition diariste (« Petit matin printanier. Le soleil brouillé a l’air de glisser sur les gazons comme s’ils étaient la chose la plus précieuse du monde… »). Ici et là sa langue explore divers méandres littéraires (« Un doux temps, il pleut bien, c’est-à-dire légèrement », « il pleut délicatement », « il vente passionnément »). Si parfois le propos est vague (« Ce matin je ne sais pas vraiment quoi noter »), le style est souvent séduisant, comme lorsqu’il observe à Cap-aux-Oies la marée baissante qui dévoile « les tas de varech traînant partout comme des vêtements dans une maison en désordre » ou qu’il souligne « l’audace toute tendre » de sa neurochirurgienne qui l’opère au cerveau les épaules nues à cause de la chaleur.
Si Guay n’a pas eu la constance de Léautaud, qui a filé en ligne droite pendant des décennies, ni sa poigne, il a eu la force de toujours revenir à son aventure malgré ses déboires, refusant vers la fin d’être « le malade mental que j’ai l’impression farfelue qu’on essaie de faire de moi depuis quelques mois, pensons donc, il a été opéré au cerveau et il recommence à publier son journal ». Peut-être a-t-il compris à la dure cette idée de Léautaud qu’« on n’écrit bien que dans le plaisir, l’esprit heureux », plaisir d’écrire qui saute aux yeux chez le Français. Chez le diariste québécois, à l’inverse, ce sont les mots qui ont la charge d’apporter le bonheur :
« J’ai toujours rêvé non seulement d’écrire mais d’une petite table, d’une chaise et d’une fenêtre pour le faire. C’était trop simple. Et pourtant je ne désespère pas de trouver ce lieu, cet abri pour bien dire les choses. Que mon corps ne fasse plus qu’un avec l’endroit où je me trouve, où j’écris. Un peu comme il m’est souvent arrivé de me sentir au volant d’une voiture. Sauf qu’autour de la fenêtre, de la chaise et de la table c’est le monde entier que je veux avoir pour compagnon » (5 juillet 1993).
Mettre des mots sur le papier le rend heureux, c’est là qu’est « la joie et l’essence de la joie », une joie enfouie en lui depuis son enfance (16 juillet 2000). Mais quand il parvient à cerner avec les mots justes l’objet de sa quête profonde, explique-t-il, aussitôt il voit cet objet menacé de toute part, et la douleur revenir de plein fouet.
Comme Léautaud, Guay n’est pas fait pour les lecteurs qui ne lisent que des auteurs qui pensent comme eux. Son journal offre aux autres un impressionnant mélange d’émotions brutes, d’obsessions, d’humour, de visions, d’invectives, d’autodérision, d’acrobaties lexicales, de cris de désespoir, de maximes qui le rapprochent de La Rochefoucauld beaucoup plus que le Fléau (« Si l’orgueil fait extrêmement mal quand on le porte en soi, il paraît toujours ridicule quand on l’observe chez les autres »), – de réflexions singulières (« Dans la vie courante je rêve des choses les plus simples, un café, écrire, et dès que je ferme les yeux on m’en met plein la vue ») – et de passages magnifiques (« Ce matin je me sens tout petit, comme un enfant qui s’est retiré du jeu et qui s’est éloigné des plus grands avec lesquels il jouait. Alors il devient sérieux, il sait que ses affaires à lui sont aussi importantes pour lui que les leurs pour eux »).
Beaucoup de qualités, et malheureusement son Journal n’est pas facile à trouver. Je ne sais pas si l’éditeur continue d’honorer les commandes. Au moins une librairie de Montréal (Raffin) tient quelques titres neufs, sinon il faut écumer le web et les librairies d’occasion, sauf pour Cthulhu, la joie qui est offert en numérique.
° ° ° ° ° ° °Dans la cour, attaché à sa niche, il y a Prince, un magnifique dalmatien. L’été d’avant je lui avais vu accomplir un exploit magnifique. Pas très loin de sa niche il y avait un parc où nous gardions en pension vingt, peut-être trente chiens que nous confiaient des gens qui partaient en voyage. Un jour j’oublie de fermer la grande porte du parc et je pénètre pour le nourrir dans la cage privée d’un petit chien récemment arrivé qui, aussitôt la porte ouverte, en profite pour s’échapper. Il n’est pas long à franchir la porte du parc lui-même puis à disparaître en moins de deux le long du boulevard en direction de la bourgade qu’on appelle aujourd’hui Kahnawake. Bien que je sois très jeune, environ dix ans, je mesure vite l’ampleur du dégât. La réputation de mon beau-frère, qui commence dans le vétérinariat, est en jeu. Alors je cours vers Prince et d’instinct le détache. Il se met aussitôt à la poursuite du chien qui s’est échappé. Il reviendra plus tard, après ce qui m’aura semblé des heures sinon l’éternité, avec le chien échappé dans sa gueule. Donc, c’est l’hiver, c’est congé, et je me retrouve pour quelques jours chez ma sœur. Dehors il fait extrêmement froid. Les nuits ne sont pas glaciales, elles sont irresponsables. Si bien qu’un matin on retrouve Prince mort gelé. De retour à Beauport, le professeur de français nous demande de raconter par écrit l’événement qui nous a le plus marqués durant nos vacances de Noël. Naturellement je raconte la mort de Prince et ce qu’il représentait pour moi. Quelques jours plus tard remise des copies corrigées et des notes. J’ai eu la note zéro ou de passage, enfin c’était pareil. Puis je fus publiquement accusé de plagiat. Sans le savoir je venais probablement d’entrer en littérature et d’en sortir du même souffle (Le cœur tremblant, 3 janvier 1993).
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Logiquement, sans Léautaud, pas de Guay. Il est même possible que l’indifférence, du moins de façade, vis-à-vis de son journal ne soit pas sans rapport avec la méfiance répandue à l’endroit de Léautaud, que ce soit à cause de sa « méchanceté » pour le milieu québécois ou de son attitude scandaleuse pendant l’Occupation du côté français (indifférence complète, antipatriotisme, propos antisémites, événements tragiques racontés avec froideur dans le tome XIII du Journal). Mais certains poussent le bouchon un peu loin. Il y a quelques années, dans un long post sur Facebook, André Markowicz se disait exaspéré de voir Léautaud « considéré comme un écrivain. Il écrit, il écrit, il écrit. Moi je et mes chats. Mais il écrit, et il fait des volumes, et il est un “grand écrivain”. Et lui aussi, il fait du style ». Ce n’est pas sérieux : l’auteur du Petit ami et d’In memoriam, des portraits et aphorismes de Passe-Temps, des milliers de pages du Journal littéraire, des cinq journaux particuliers, ne serait pas un « écrivain » – celui dont Marie Dormoy a dit qu’il a tout sacrifié à sa vie d’écrivain ? Ni à ce compte-là Jean-Pierre Guay, moi je et mon journal, rien d’autre. Markowicz balance Léautaud dans la catégorie de ceux qu’il appelle « les contents », tout en l’associant malhonnêtement à Gabriel Matzneff. Que de médiocrité dans cette rhétorique.
« Faire du style » : c’est bien le dernier reproche qu’on peut adresser à Paul Léautaud, qui écrivait dans une langue courante, spontanée, sobre et dynamique, qui écrivait comme il parlait (allez écouter ses entretiens radiophoniques sur YouTube) et détestait les fioritures de style : « Quand il y a, dans Shakespeare, un personnage furieux, il est vraiment furieux, il ne l’est pas en alexandrins », lançait-il à Robert Mallet.
Tellement qu’aujourd’hui, si tant d’écrivains et d’autres plumes écrivent en langue courante (pour le meilleur ou pour le pire), c’est peut-être que l’œuvre de Léautaud a eu une influence sur des tonnes de gens qui n’ont jamais entendu parler de lui – et qui pourraient aller y faire un stage de temps en temps.
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Réaction spontanée à cette lecture, sans censure (pour voir si j’ai bien appris la leçon).
Si j’écrivais (ce qui signifie : si je publiais), j’écrirais des brouillons de trois pages pour chaque phrase. Pourquoi? Par perfectionnisme? Je ne sais pas. Mais c’est un devoir pour l’écrivain, comme pour tout être humain, de passer tout le temps voulu pour ne pas faire perdre leur temps à des lecteurs, à des interlocuteurs. Comme c’est un devoir pour le fabricant de marteaux de ne pas faire perdre son temps au menuisier en lui livrant un mauvais marteau.
Et, comme quand j’« écris », je viendrai me relire demain pour voir si je suis d’accord avec ce que je viens d’écrire. C’est pour moi primordial.
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Excellent, comme toujours!
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Ah bin, savais pas que ça allait être anonyme ci-dessus 😀
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