Notes de lecture

La critique face aux fantômes

Dans son essai Que peut la critique littéraire ?, David Dorais rappelle une qualité singulière de La constellation du Lynx, le roman de Louis Hamelin. Dorais 3

Dorais reproche aux critiques littéraires de mal apprécier diverses techniques de l’imaginaire utilisées par les romanciers, comme le recours aux mythes, au fantastique ou à des images fortes. Il montre entre autres l’usage que fait Hamelin du fantastique dans son roman. C’est une œuvre plutôt réaliste, mais dans un passage désopilant il donne soudain la parole au portrait jovial d’un ancien crooner de la télé accroché au mur dans une taverne de la rue Ontario. Sans prévenir, le bonhomme sur le portrait s’anime et se met à donner à Samuel en train de siroter sa bière des conseils sur l’art de séduire les femmes. La scène n’est pas un intermède dans l’histoire, puisque le héros passera à l’action sur-le-champ. Plus loin – rien d’hilarant cette fois – des bruits de pas et de pleurs entendus la nuit dans une maison hantée en Abitibi viennent troubler le sommeil de sa compagne. Et la maison est vraiment hantée, parce qu’un jour Samuel y causera dans le noir avec un spectre qui n’est rien d’autre que le ministre « Paul Lavoie » (victime du FLQ), revenu sous la forme d’un ectoplasme. Il essaiera pour les besoins de son enquête de le faire parler et finira par lui tirer dessus à bout portant, mais l’ectoplasme s’enfuira dans la plaine…

L’essai de Dorais a été malmené par le critique Christian Desmeules dans le Devoir qui l’avait jugé « myope ». Le roman de Hamelin a été mis à la poubelle par le critique Gilles Marcotte qui l’avait jugé vulgaire. Oubliez Desmeules et Marcotte. Bien qu’il ait une facture trop académique (trois chapitres s’intitulent « Conclusion »), l’essai de Dorais défend des idées intéressantes. Le fait par exemple qu’un critique soit ébloui ou ému par un livre ne prouve pas que c’est une grande œuvre. Quant à La constellation du Lynx, le livre est vraiment bon. Si certains ont pu dire que Hamelin n’aurait pas dû injecter autant d’humour dans un récit dramatique, qui raconte l’enlèvement et la mort d’un ministre, c’est sans doute qu’après des années de recherches et de remue-méninges, il regardait toute cette affaire avec une certaine distance, voire avec une pointe d’ironie.

Les fantômes ne deviennent pas toujours des personnages pour rendre un roman rigolard ni par caprice. Ils peuvent y jouer un rôle important selon l’habileté du romancier. Michel Tremblay a fait la même chose, dès le début et à des moments forts des Chroniques du Plateau Mont-Royal, avec les trois tricoteuses invisibles dans la maison voisine de chez la grosse femme, en reprenant le mythe des Parques qui déroulent le fil des destinées. Que les critiques négligent de mentionner ces prouesses, voilà un bon point de Dorais.

Il aurait pu ajouter à sa liste une autre technique : l’allégorie. Je pense au chat que Christian Mistral fait apparaître au Carré Saint-Louis en plein milieu de Léon, Coco et Mulligan. Il interrompt son récit pour nous raconter avec des accents baudelairiens – « d’indolentes arabesques de lumière se mariaient aux branches, les épousaient jusqu’à terre, mouchetaient d’ivoire l’ombre ambiante » – le dramatique destin d’un chaton orphelin qui, terrorisé dans le parc par un chien danois qui vient de l’aviser, se retrouve en une pirouette et trois bonds au sommet d’un saule, pour en tomber comme une poche trois jours plus tard, mort et abandonné. C’est un véritable intermède dans le roman, mais on ne peut s’empêcher d’y voir la figure du poète maudit et de tous les paumés dont est peuplé le récit. Si bien que cette scène, en fait, est le cœur du livre. Quand il est paru il y a dix ans, la critique de La Presse y avait vu savamment une « scène inutile » et un « passage à vide », preuve selon elle que le roman était mal construit. Les critiques sont souvent des gens pressés.

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1 réflexion au sujet de “La critique face aux fantômes”

  1. Commentaire de Jean-Paul Coupal sur Facebook :
    « Comme bien des gens, les critiques littéraires et artistiques sont des gens pressés. Je ne ferai pas la critique de romans que je n’ai pas lus mais je soulèverai un point : la résurrection du fantôme de Pierre Laporte. Ce fantôme semble aussi présent que les fantômes des romans gothiques. On le retrouve dans « Octobre », le film de Falardeau; dans la première nouvelle de « Atavisme » de Raymond Bock et dans ce roman de Hamelin. Et partout, on n’ose pas dire son nom. On lui en donne un autre. De peur qu’en le nommant, comme pour le Candyman, il réapparaisse avec ses chaînes et nous cause une crise d’apoplexie. Et probablement apparaît-il dans d’autres oeuvres de fiction. Ce malaise à vivre avec le fantôme de Pierre Laporte devrait être justement un élément de critique littéraire, car il ne suffit pas seulement de décortiquer les bons et les mauvais côtés d’une oeuvre, il faut voir comment et POURQUOI un tel élément apparaît, comment il est traité, qu’est-ce qu’il vient faire dans la narration, etc. C’est là que la littérature nous parle de nous et non seulement de l’auteur qui n’est qu’une voix parmi d’autres qui s’arrête sur un cas de conscience collective., J.-P. »

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