Critiques

Chemins de sable, Carnet 2007-2009, de Jean-Pierre Issenhuth

C’est le journal philosophique d’un érudit, qui après avoir émigré au Québec est retourné vivre à la campagne dans sa France natale pour cultiver son jardin, avant de revenir à Laval. Très intéressant sur son retour à la terre, à la vie simple, sur les canards qu’il élève. Et sur les mœurs des Français, qu’il observe un peu comme il fait pour les canards.

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Il s’émerveille chaque jour devant la beauté de la nature. Ses héros sont les grands savants. Beaucoup de considérations techniques et scientifiques. Terminologie pointue. Tout en affirmant : « Je ne suis pas un intellectuel » (on entend toujours en sourdine « Non coupable »), mais un « amateur ». C’est trop facile. Il doit se douter que le lecteur a besoin d’un solide bagage pour le suivre dans ses réflexions sur « l’imposition de la forme » ou le théorème d’incomplétude de Gödel. Mais il a ses raisons. Avec William James, il pense que « rejetant la multiplicité, l’intellectualisme n’a pas de prise sur le monde où la même réalité remplit simultanément des fonctions diverses, dans une multitude de directions inaccessibles à la géométrie plane de la pensée ». Encore faut-il être intellectuel pour le concevoir.

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IMG_8461Le contenu est riche, mais éclaté. On voit passer énormément de monde au fil des pages. Les plus grosses pointures scientifiques, Lavoisier, Newton, Darwin, Cantor, etc. Et Chalamov. Merleau-Ponty. Deleuze. Jean Bédard (« mon champ d’existence n’est qu’une hutte de branches plantées dans un grand mystère de choses »). Rousseau. Lautréamont. Céline (le Voyage, « le livre le plus complet du 20e s. »). René Girard. Houellebecq. Cioran. Léautaud. Debord. Pessoa. Bernhard (« Il ne faut pas donner un sou aux artistes »). Valéry. Simone Weil. Mais aussitôt croisés, aussitôt disparus. Signe des très nombreuses lectures de ce non-intellectuel. La lecture est son seul loisir, avoue-t-il, elle l’a éclairé et maintient « sa disponibilité à la nouveauté ». C’est échevelant par endroits.

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La musique occupe une place centrale dans sa vie, mais au rythme où il va on ne comprend pas toujours ce qu’il aime au juste ; par exemple chez Bach (l’orgue, c’est sûr). Il prend soin de préciser : BWV 566. Mais encore ? Il passe raidement d’un sujet à l’autre. Énumérant les écrivains catholiques qui étaient liés à la NRF, il termine en disant : « Larbaud m’était le plus sympathique. » Mais pourquoi ? Lisant dans un ouvrage que « Rimbaud fut le moins gensdelettres des poètes de son temps », il note que cette observation « a une importance considérable ». Laquelle ? En revanche, convaincant sur les arias sacrées de Haendel, « perpétuel surgissement, constante métamorphose, générosité, diversité dynamique de la vie ». Ou sur la musique religieuse de Bruckner. Ou sur les poètes français de la première moitié du 20e s., qu’il révérait quand ils étaient jeunes, vivants, abondants, avant qu’ils se figent « dans une crampe de statues ».

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Il se méfie des généralités, fuit l’esprit de groupe. C’est l’un des attraits du livre : la singularité de sa pensée, de sa vision du monde et de la société. Pas étonnant que Ph. Sollers soit une référence pour lui. Il exploite son idée des clergés intellectuels, lui qui est désabusé face aux milieux littéraires, et savoure son éloge de la clandestinité. Mais croit-il vraiment que si, un jour, Sollers note dans son journal qu’il a écouté une Messe de de Grigny sans rien ajouter d’autre, c’est que « l’expérience a été assez importante pour ne faire aucun commentaire » ?

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Un matin, il fait écouter la Grande Messe de Mozart à ses canards. Toute la bande accourt, s’agglutine près de la porte de sa maison, écoute concentrée le Kyrie, puis la fugue qui suit, mais pendant le Credo ils prennent la poudre d’escampette. Que faut-il en conclure, demande-t-il ? La question est laissée en suspens. Mais il faut lire, p. 163-169, le récit de la journée où ses canards se sont échappés parce qu’il avait oublié de fermer la barrière, puis sont revenus à la file indienne, la nuit tombée, tout guillerets. Il a dû cette nuit-là s’endormir comblé.

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Autant il est fasciné par le monde vivant, autant le commerce social le rebute. Invité par des notables de son patelin, il se présente « comme pelleteur de fumier, ce qui a jeté un froid. Une bouffée d’ammoniaque a soufflé sur l’assistance. On s’est bouché le nez intérieurement ». Ah ! s’il s’était présenté comme écrivain ! « que de révérences ! De tous cotés, on aurait fait assaut de culture et de raffinement. Il se serait trouvé quelqu’un pour m’entretenir de Jean d’Ormesson, de l’Académie française… ».

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Constatant un jour que de certains livres, lus récemment ou il y a longtemps, on n’a retenu qu’une phrase, il se demande si en littérature les livres sont faits pour accoucher d’une phrase. Je retiendrai sans doute celle-ci de son carnet : « Le sport danse à la surface du monde et n’y entre jamais. »

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Il y a d’autres candidates : « Me sont imbuvables de a à z les livres où un écrivain se tâte le pouls, s’ausculte, et m’accable de page en page de ses bulletins de santé intérieurs – angoisses, lubies, malaises, rêves et bobos fabriqués et dorlotés, à coté desquels le monde extérieur semble être une calamité à fuir, sinon pour gonfler la bulle artificielle de l’écriture. »

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Ou cette gourmandise : « Le velouté académique ne rate jamais rien, il coule dans une médiocrité égale, sans fin. »

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