Notes de lecture

Kundera, Joyce et le narrateur

Je viens de lire un éloge de Risibles Amours, le recueil de nouvelles de Kundera, que j’ai lu il y a fort longtemps, mais que j’avais trouvé ennuyant comme la pluie. Je l’ai oublié, je me souviens seulement d’une scène où le narrateur ridiculise une militante qui s’offre à lui.

C’est la même chose avec La vie est ailleurs et La plaisanterie : dans les romans de Kundera, le héros-narrateur est toujours le plus malin, le plus fort, le plus profond, il tient toutes les ficelles, tout le monde est au-dessous de lui.

La vie est ailleurs m’a hérissé, parce qu’en finissant de le lire, logiquement on se débarrasse de tous ses Baudelaire, Rimbaud, Rilke, Neruda, Celan, sans oublier les sonnets de Shakespeare. – À la manière de François Ricard, sorte de représentant de Kundera au Québec, qui en avait tellement marre de voir de la poésie dans les pages de la revue Liberté qu’il dirigeait que, de son propre aveu, il la sous-payait ; bien qu’une partie de ces poèmes le méritaient peut-être. Il reste fort possible que Ricard ait emprunté à Kundera l’idée d’employer le mot lyrique le plus péjorativement possible quand il a écrit sa Génération lyrique.

En revanche, j’ai aimé L’insoutenable légèreté de l’être, à cause du foisonnement des idées et de l’ambiguïté des personnages, surtout de Tomas. Ainsi que d’autres œuvres comme La lenteur et quelques essais sur la musique.

Mais pas les essais sur la littérature, où Kundera laisse parfois entendre que ses propres œuvres mettent fin au roman, qu’elles sont un moment charnière dans la littérature, comme si elle était une affaire de progrès. Comme Kundera a des fans à la tonne au Québec, je dois appartenir à une minorité minorissime.

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Karl Ove Knausgaard comme Imre Kertész n’aime pas tellement l’œuvre de Kundera ; un Norvégien pure laine et un juif hongrois. Dans son roman, Mon combatKnausgaard donne un début d’explication :

« … intuitively I disliked Milan Kundera. Kundera was also a postmodernist writer, but he completely lacked this embracing of other worlds, with him the world was always the same, it was Prague and Czechoslovakia and the Soviets who had either invaded or were on the point of doing so, and that was fine, but he kept withdrawing his characters from the plot, intervening and going on about something or other while the characters stood still, waiting as it were, by the window or wherever it was they happened to be until he had finished his explanation and they could move forward. Then you saw that the plot was only a ‘plot’ and that the characters were only ‘characters’, something he had invented, you knew they didn’t exist, and so why should you read about them? Kundera’s polar opposite was Hamsun, no one went as far into his characters’ world as he did, the physicality and the realism of Hunger, for example. There the world had weight, there even the thoughts were captured, while with Kundera the thoughts elevated themselves above the world and did as they liked with it. »

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Certains narrateurs sont froids et distants, Stefan Zweig par exemple, bien qu’il ait écrit quelques histoires chargées d’émotion, comme « La peur ». Ailleurs dans son roman, Knausgaard explique bien la distinction entre deux types de narrateurs, en prenant le cas de Joyce :

Lisant Stephen Hero et Ulysse (écrit avant), il trouve le premier faible parce qu’il y a un narrateur autobiographique, une personne distincte du monde autour d’elle, en fait Joyce lui-même. Tandis que dans Ulysse le monde coule à travers le narrateur et le récit, tout ce qu’il y a autour bouge en-dedans de lui, la ville, les gens, les phénomènes qu’il perçoit, les panneaux publicitaires. Le narrateur pense à tout ce à quoi les gens pensent, il est chacun d’eux.

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Parlant de Zweig et Joyce. Le premier raconte ceci dans Le monde d’hier. Zurich, 1917 : « Il y avait dans un coin du café Odéon, le plupart du temps solitaire, un jeune homme avec une barbiche brune et des lunettes d’une étonnante épaisseur devant ses yeux noirs et perçants ; on me dit que c’était un écrivain anglais extrêmement doué. Quand, au bout de quelques jours, je fis la connaissance de James Joyce, il déclina abruptement toute appartenance à l’Angleterre : il était irlandais. Certes, il écrivait en anglais, mais il ne pensait pas en anglais et ne voulait pas penser en anglais. – “Je souhaiterais, me disait-il alors, une langue au-dessus des langues, une langue qu’elles servent toutes. En anglais, je ne peux pas m’exprimer complètement sans m’enfermer du même coup dans une tradition.” »

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