Critiques

Dostoïevski au théâtre et Tchekhov au cinéma

L’adaptation de L’Idiot au Théâtre du Nouveau Monde a reçu des critiques si élogieuses que c’est presque 17-18-LIdiotgênant d’émettre des réserves. La pièce, avec les adresses au public et une mise en scène minimaliste, exploite bien l’idée maîtresse du roman : la personne si bonne que par réaction les autres finissent par faire sortir le venin ou le malheur qu’ils ont en dedans.

Mais des trucs accrochent. La rapide allusion au revenu des médecins dès les premières répliques enrichit un peu trop la contribution de Dostoïevski à la critique sociale. L’ancienne relation entre son vieux tuteur et Nastassia Filippovna, maîtresse entretenue pendant son adolescence, est dépeinte comme une prédation sexuelle. Il est clair dans Dostoïevski que la situation a rendu pour toujours Nastassia Filippovna malheureuse et détruit sa vie d’avance, mais à quelques reprises on était plus proche de notre intolérance actuelle que du contexte russe décrit dans le roman.

Ce qui m’a rappelé le film Gurov & Anna, adapté de La dame au petit chien de Tchekhov et qui racontait la liaison entre un prof d’âge mûr et une jeune étudiante, puis l’éclatement de leur liaison, avec crise de rage en pleine rue. Mais la nouvelle de Tchekhov n’a rien à voir : c’est l’histoire de la liaison entre un homme marié et une femme mariée, qui vont finalement décider de rester ensemble. Et bien sûr les personnages de Tchekhov ne pètent jamais les plombs, même dans l’intimité, encore moins dans la rue, au centre-ville, en donnant des coups de pieds dans une auto. La scénariste se justifiait en soutenait que la réputation de la nouvelle était surfaite ; j’aime mieux l’opinion de Nabokov, que c’est l’une des plus grandes jamais écrites : la fin complètement ouverte était un nouveau chapitre dans l’histoire de la littérature. L’Idiot du TNM est beaucoup plus respectueux de son auteur, ses personnages plus fidèles, mais je me suis demandé si le dramaturge n’aurait pas pu aimer Dostoïevski juste un peu plus.

*

Et il y a la langue. La pièce part de la nouvelle traduction d’André Markowicz, avec un enthousiasme qui écarte trop vite les traductions traditionnelles. On s’est dit que si le russe du 19e siècle peut être rendu en argot français actuel, on peut aussi le faire en québécois courant, d’autant plus que Dostoïevski écrivait comme ça vient, oralement, sans fioriture. Tout est beau tant qu’on reste dans le même registre, et l’équilibre était assez bien maintenu (les « c’est pas » passaient très bien). Mais plusieurs fois on entendait des phrases commencer en français classique, passer au québécois et revenir à la norme. Il y a peut-être des servitudes d’élocution auxquelles on s’habitue à la longue, mais les variations sautaient aux oreilles. Le trio infernal de la fin, avec mort de femme, entre Rogojine, Nastassia Filippovna et l’idiot était joué dans un français tout ce qu’il y a de plus standard. C’est vrai que Markowicz s’appuie sur la façon de Dostoïevski d’abolir la hiérarchie des niveaux de langue.

Les traductions de Markowicz, qui prennent maintenant toute la place dans les librairies, sont difficiles à lire. Dominique Fernandez avait laissé tomber après une centaine de pages, j’ai lâché les Karamazov après le premier tome. Markowicz veut rendre directement la langue heurtée, violente, brutale, déréglée de Dostoïevski, en traduisant le texte mot à mot. Le fâcheux résultat est qu’on s’arrête constamment sur la syntaxe pour relire, tellement des phrases sonnent peu naturel en français, avec des fautes flagrantes, ce qui fait qu’à tout bout de champ on est là à regarder les mots au lieu de l’action (voir la répétition maladroite de Pétersbourg dans la première phrase du roman).

Or les anciennes traductions se lisent de façon transparente. Contrairement à ce que les membres de l’équipe du TNM ont dit dans des entrevues, elles ne sont pas toutes en style « fleuri », celle de Mousset oui (la Pléiade), mais pas les plus récentes comme celles de Lily Denis ou Pierre Pascal (Garnier-Flammarion). Il ne faudrait pas penser que Gide ou Sartre sont passés à côté de Dostoïevski parce qu’ils l’ont lu dans un style qui « améliorait » l’original. La fidélité est une affaire complexe en traduction. Traduire c’est trahir, et c’est presque impossible à un traducteur d’y échapper, même quand on est littéral comme Markowicz. Quel est le meilleur gage de fidélité – traduire tous les mots l’un après l’autre sans en oublier un seul, ou s’occuper d’abord de recréer l’émotion, l’esprit, le sens profond ? Si l’on vise entre les deux, où est le point d’équilibre ?

Bien sûr, le problème est beaucoup moins épineux au théâtre où tout est conversation. Un mérite de la pièce est peut-être d’avoir exploité un lien entre le québécois et le russe.

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